Cette phrase, en cabinet, je l’entends de plus en plus souvent. Pas par désintérêt du monde, mais par épuisement. Aujourd’hui, s’informer ne consiste plus uniquement à comprendre l’actualité mais aussi à supporter son flux permanent.
Radios, télévision, journaux, réseaux sociaux. De nombreuses sources qui nous permettent, paraît-il, de suivre l’actualité.
Des angles différents, des écrits orientés et inévitablement influencés par des positions politiques, personnelles, financières.
Dans le meilleur des cas, cadrés par une ligne éditoriale. Dans le pire, servis par un quidam mis en scène dans son salon et récemment autoproclamé expert.
Le Soir avait d’ailleurs titré cette nouvelle tendance en période post-covid : l’ultracrépidarianisme, ou tendance à donner son avis avec assurance sur des sujets pour lesquels on n’a aucune compétence ou expertise.
Sorte d’« expert champignon » avec développement rapide en conditions idéales.
Tous avec un but commun mais parfois galvaudé : informer.
Informer vite. Faire du clic, des vues, de la conversion, créer de la réaction. Diffuser suffisamment de contenu, inonder le temps d’informations.
Maintenir le scroll, tenir l’auditeur, fidéliser le téléspectateur. Vendre.
Nous voilà plus perdus que jamais face à l’actualité avec un sentiment partagé d’incompréhension, d’anxiété et de dépassement.
On consomme plus, on comprend moins. On évite plus, on s’intéresse moins ? Pourquoi ?
Lorsqu’en cabinet on me dit « j’ai lu quelque part », je comprends souvent « j’ai vu une vidéo qui disait ». Et ce n’est pas grave. Cet abus de langage est entré dans les moeurs.
Après tout, lorsque tout le monde est expert, chacun doit légitimer sa source du mieux possible. Et « lire », c’est tout de même plus smart.
D’autre part, si tout le monde est expert, il semble élémentaire d’émettre un avis. Même lorsque celui-ci n’est basé que sur des suppositions.
Un avis sur la guerre, l’immigration, l’inflation, la géo-politique, le nucléaire, la vaccination,…
Nombreux se lancent dans des discours cernés de superlatifs : « tout le monde », « jamais », « personne ».
Nous voilà vite avec un cerveau dépassé par des pseudo-convictions autoritaires et par conséquent de nouvelles sources d’informations à digérer.
Ce dernier n’est pas conçu pour traiter un tel flot d’informations continu, il ne l’a jamais été. Nos capacités naturelles sont dépassées et notre système d’alerte activé. Avec lui, un drôle de cocktail de dopamine pour l’anticipation de la nouveauté et de cortisol, hormone du stress.
Nous voilà donc dans le tram, dans une salle d’attente ou dans notre lit en état de vigilance chronique, proche de l’hyperactivation.
Et en cabinet, de plus en plus de troubles du sommeil.
« Et vous, que faites-vous avant de dormir ? »
Je vous laisse deviner.
Cette surcharge d’informations souvent contradictoires produit une anxiété diffuse sans que l’on comprenne réellement pourquoi.
La littérature parle de « doomscrolling », consommer de façon excessive du contenu d’actualité négatif et anxiogène jusqu’à créer un sentiment dépressif.
Avec de plus, au fond de nous, une pensée persistante : « on sait ce que l’on veut bien nous dire ».
Pas question ici de théorie du complot, plutôt d’une évidence logique.
Entre l’information et la réalité, une inévitable zone grise. Et cette zone, imprécise, nous crée une fatigue mentale sans précédent.
Nos grands-parents allumaient la radio et écoutaient les infos. Pas question alors de comparer les sources ou de remettre en question l’évidence.
« Si il le dit, c’est que c’est vrai ». Moins de sources, moins de problèmes.
Pas forcément mieux, mais moins de problèmes.
Notre volonté actuelle de saisir au mieux la « réalité vraie » nous donne le sentiment de ne jamais avoir fini. Le cerveau tente de résoudre un problème en continu et l’accès à une multiplicité de sources alimente le sentiment d’un contrôle feint.
Nous voilà propulsés dans une ère où il est devenu nécessaire de choisir entre « paix de l’esprit » et « information viable ».
Et au fond, peut-être que cela a toujours existé. Ce qui a changé, c’est l’accès. Généralisé, continu, mais surtout prescrit.
La pression sociale autour de l’information nous classant vite dans les cases de « réactifs » ou de « déconnectés », un « je ne sais pas » / « je ne m’y connais pas » n’est dès lors pas toléré.
Car prendre position, c’est aussi se définir. Être de gauche, de droite, engagé ou non pour les causes féministe, palestinienne, LGBTQI+, ukrainienne,…une liste longue et par nature lacunaire.
S’il en fallait une, pression supplémentaire imposée à notre cerveau déjà bien malmené.
Mais alors, que faire de cela me direz-vous ? C’est bien beau de condamner mais avons-nous réellement des leviers pour soulager les 1,3kg de cerveau puisant jusqu’à 23% de notre énergie totale sur une journée ?
Oui, mais en faisant certains choix. Et pas forcément ceux qui nous semblent évidents.
Pour commencer, je parlerais d’information active. Rechercher l’information plutôt que la recevoir.
Le scrolling compulsif nous amène à regarder sans intégrer, consommer plus en comprenant moins. La dopamine libérée nous pousse à passer à la suite sans même avoir eu le temps de faire percoler le café qui venait de nous être servi. Avec pour résultat une sérieuse indigestion informationnelle.
Ensuite, choisir une source fiable, ne pas s’y fier aveuglément mais la consulter lorsqu’on souhaite activement s’informer. Trier les articles, lire ceux qui nous intéressent et délaisser le superflu.
Pour les sujets sensibles ou les question résiduelles, faire appel à une seconde source. Comparer et faire travailler l’esprit critique, qualité incontournable pour l’élaboration d’une nuance requise et élémentaire. Unique moyen aussi de ne pas céder au biais de confirmation, ne pas seulement croire ce qui confirme nos idées.
Conscientiser l’effet de répétition, une information répétée n’est pas pour autant vrai. Après tout, l’horloge cassée sonne juste deux fois par jour.
En dépit des ragots diffusés par l’intermédiaire de sources boiteuses, maintenir le cap de départ en se référant à sa source de choix.
Ensuite, reparlons des causes. Celles pour lesquelles on se positionne, on se bat parfois et pour lesquelles on surconsomme bien malgré nous.
Conséquence insidieuse de nos « clics » réveillant le monstre IA et ses algorithmes, engagés pour nous faire tourner en boucle sur une même information, confirmant ainsi nos recherches de départ.
Bravant vaguement le politiquement correct, je me permets ceci : nous n’avons pas le pouvoir de sauver le monde.
Par conséquent, faites un choix. Décidez d’une cause qui vous tient à cœur et soyez-y fidèle. Surconsommer de l’info sur des sujets trop nombreux vous rendra malheureux, résultante d’un sentiment d’impuissance réelle.
La voie du choix vous permettra d’affiner votre expertise et d’agir réellement en fonction de vos moyens.
Et ce n’est pas du désengagement, c’est de la lucidité quant aux limites naturelles de notre attention.
Dans le cas contraire, le biais de négativité naturelle vous poussera à mentalement construire un monde encore plus insécure et inégal qu’il ne l’est réellement.
Lorsque le cerveau est à ce point stimulé, il ne réfléchit plus, il réagit.
Et aujourd’hui, c’est comme si s’informer répondait moins au besoin de comprendre qu’à la nécessité d’apaiser notre illusion de contrôle. Laissant penser qu’en restant connecté en flux tendu, cela pourrait nous protéger de la dure réalité.
À la place, tentez de réaménager des temps de vide, de lenteur et de non stimulation cognitive.
Enfin, et c’est sans doute le point le plus sensible, accepter parfois de ne pas savoir, ne pas tout maîtriser, ne pas construire d’avis sur tout. Sortir de l’urgence artificielle quant à l’idée de répondre à tout. Sorte de renoncement sain.
Il est évident qu’être un citoyen du monde informé aura toujours un prix. C’est à vous de consciemment déterminer lequel vous serez prêt à payer.
Et peut-être qu’aujourd’hui, être réellement informé ne consiste plus à tout consommer, mais à savoir consciemment ce que l’on choisit de laisser entrer dans notre esprit.